Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, octobre 1995.
Sujet : "Salaud de répondeur"
Karl remonta son col. Le vent le traversait de part en part. Il avait beau sauter à pieds joints, il était transi, gelé, glacé. Le bloc administratif 4 le surplombait de toute sa masse de béton froid. Son indic aurait déjà dû être là depuis une heure, avec tous les renseignements, les plans et les horaires. La température de ses oreilles, effleurées par mégarde alors qu'il tentait de remettre son bonnet, l'incita à rentrer au plus vite. Fourrant ses mains dans le vinyle extensible de sa cyberparka, il s'avança sur l'avenue enneigée. La cité était quasiment déserte et offrait à cette heure tardive de vastes perspectives aériennes aux quelques aérocars qui circulaient. Karl fit rapidement le point sur la délicate situation qui était, hélas, la sienne et décida d'y réfléchir devant un doigt de vieille prune. Après tout, depuis qu'on lui avait retiré son permis de vol, il avait bien le droit de se balader bourré.
Le bar "Jack l'éventreur", à sa gauche, proposait une formule "ivresse complète" pour 5 dollars. En face, la taverne "aux bons vivants" lui promettaient le vertige pour 4 dollars 50. Il préféra le vertige à l'ivresse et sonna au carillon de la deuxième porte blindée.
Se frayant une voie entre les tourbillons de fumée, Karl jeta son dévolu sur une petite table isolée, agréablement placée sous une tête de rêne chevelu.
-"Salaud de répondeur!, songea-t-il en touillant sa vielle prune. J'ai du mal comprendre le message de Raoul... Ce devait être "devant" le bloc administratif 4 et non "sous"... Je suis foutu, maintenant, foutu..."
Il commanda une vielle poire, pour changer et entreprit bientôt de raconter ses errements à la tête de gnou empaillée. La nuit s'écoulait de liqueurs en digestifs, de vieux souvenirs en vieux regrets. Karl avait la sensation de s'être fait un nouvel ami, attentif avec ses oreilles décollées et ses deux grands yeux vides. La salle se vidait peu à peu. Là-bas dans le coin opposé, un homme était assis, sous une tête de hure hilare et semblait lui aussi maugréer quelque histoire.
-"Putain de téléphone !", entendit Karl alors. Il leva les yeux et reconnut Raoul, son indic, affalé sur un banc, tentant de réparer un appareil portable dont le haut-parleur était recouvert d'une telle couche de crasse qu'il était impossible d'entendre quoi que ce soit à la moindre conversation, et que Raoul, trop ivre et trop énervé, avait de rage réduit en purée.
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