Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, octobre 1996

Sujet : "Trahison au photomaton"

 

Le percolateur souffla bruyamment. la photo tomba. Carré noir et blanc détaché sur le lino brun du "café de la Nation". Elle n'était plus laide cette petite photo maintenant qu'elle se perdait entre les mégots et les miettes de croissants. D'un coude paresseux, je repoussais la tasse de café, juste pleine d'un demi centimètre de liquide froid. Il était 06 h 30, les balais des serveurs se mirent en marche. Deux types accoudés au comptoir finissaient leur demi sans bulles, levant l'un après l'autre les pieds devant les poils des balais gloutons. Dans cinq minutes, le minable cliché finirait sa triste vie d'instantané au fond d'une poubelle. Je le regardais une dernière fois, étrange papier plastifié, figurant le visage honni, dans une drôle de grimace figée. J'appliquais avec conscience et délectation ma semelle sur cette image détestée. Quatre rayures marron s'imprimèrent avec régularité sur le photomaton, transformant la mine joyeuse en face de bagnard zébrée. A la regarder comme ça, sous la table, j'avais presque envie de sourire. On aurait pu croire qu'elle avait bronzé derrière les barreaux d'une prison. Je n'en demandais pas plus, c'était bien là que j'aurais aimé la voir finir...

Mais l'enterrement, fût-il cynique, d'une photo, fût-elle petite, n'est pas simple à vivre. Laissant douze francs à côté de la petite cuillère, j'enfilais mon manteau. De toute façon, les balais n'étaient plus qu'à deux tables de distance et malgré mon dégoût, je ne me sentais pas le coeur d'assister à l'envoi net et sans appel de cette photo dans le creux du ramasse-poussière.

Petite pause sur le seuil de la porte, le temps de lacer ma ceinture. Direction RER. Je n'avais jeté aucune fleur sur la sépulture improvisée de ce visage de femme voleuse d'amant. Mais j'avais laissé ma haine accrochée à son sourire niais à l'intérieur du café. Elle pourrait se gausser tant qu'elle voudrait de m'avoir pris qui j'aimais, personne ne l'entendrait jamais pouffer sous trente kilos d'ordures bien tassées.

07 h 00 du matin et un indicible soulagement d'avoir allégé mon âme et mon esprit. Petit matin propice aux bonnes résolutions, je crachais par terre en jurant de ne plus jamais fouiller dans les portefeuilles de mes Jules ! Je traversais la place, résolue. Un dernier regard lancé sans amertume en arrière m'indiqua que le ménage du "café de la nation" était achevé. Bénis soient les balais et maudites soient les preuves. Il ne me restait plus qu'à terrasser la fin de mon chagrin d'un dernier coup d'estoc. Me sentant rebondir au gré du soleil sec et piquant de ce dimanche de mars, je sautais dans l'escalier du RER. Quelques marches et deux couloirs d'un pas rapide... Il était là, devant moi : gris, froid, métallique, plaqué de quatre exemplaires vulgairement criards. Le portrait, les quatre photos, le noir et blanc, les couleurs et la fente surmontée de son message salutaire "Placez le siège à la hauteur désirée, sélectionnez votre photo et introduisez 25 francs dans la machine". Deux pièces de 10 francs et une pièce de 5 allèrent s'écraser au fond avec le bruit délicieux de ma future libération. Un flash, deux flash et un sourire malicieux. Après quatre minutes d'attente piaffante, j'arrachais les épreuves encore collantes. Je sortis une enveloppe timbrée et griffonnais en hâte un petit mot vengeur, avant d'enfourner ces beaux tirages de ma face épanouie. Mon stylo traça avec frénésie le nom et l'adresse de cette fille haïe. Allez, mardi, sans grève des postes, je la saurai contrainte de lire sans comprendre ce message illustré "vive les photomatons".

Copyright Marion Deye.

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