Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, octobre 1994
Troisième prix.
Sujet : "Partie d'osselets au Muséum d'histoire naturelle"
Noire. L'athmosphère s'était brutalement épaissie. Rien ne bruissait, rien ne bougeait. Pas un souffle d'air, pas une raie de lumière... Jak-Larry Robertandcollins rajusta son loup de velours noir. Bandé comme un arc, tendu comme un linge et tapi dans une plate-bande de myosotis, il attendait.
Là-bas, au fond de la vaste allée, protégé par les hauts-murs du musée, le veuilleur de nuit viendrait bientôt s'assurer que rien ne pourrait troubler la béate quiétude de ses cathédrales osseuses.
Le signal espéré se produisit enfin. Brisant l'obscurité intense, la lanterne du veilleur apparut bientôt, diffuse, jaillissant par autant de tâches jaunes que le muséum comptait de fenêtres. Ne laissant derrière lui qu'une large tranchée de fleurs fraiches écrasées, Jack-Larry rampa jusqu'à la porte du Musée.
Le pas traînant du veilleur indiquait la fin prochaine de sa tournée... Il allait être temps d'agir. Jack-Larry introduisit son "passe" dans l'huis béant, puis poussa doucement le linteau. Comme portée par un rail invisible, la porte s'ouvrit sur le hall désert, plein de cette étrange odeur de bois humide des vieux monuments parisiens.
D'un bond souple, Robertandcollins s'engagea dans la première salle, évitant prudemment les bocaux de formol jaune pleins de foetus cramoisis. La lumière venait de s'éteindre dans la pièce suivante ; Jack-Larry pouvait continuer sa délicate mission.
Dans la clarté opaque envoyée par la lune, le muséum semblait pris de folie : les noms interminables de ces créatures antédiluviennes ressemblaient à de minuscules danseuses orientales ; les charpentes puissantes de ces squelettes de dinosaures projetaient sur le sol carrelé des ombres fantastiques, démoniaques, éprouvantes... Jack-Larry ressera nerveusement la ceinture de son pardessus mastic : il en était au dernier trou. Pour se donner du courage, il avala une gorgée de vieux-marc et passa un doigt sur le rebord de son chapeau.
L'embrasure de la porte rayonnait d'une évanescence étrange. Mais rien ne pouvait plus l'arrêter ! Ses chaussons de feutre, glissant sur le dallage, le guidèrent jusqu'au seuil : devant lui se tenait un gigantesque Iguanodon !
Il décida de cesser là sa quête et se plaça sous la tête de l'animal. Il déplia son escabeau, en monta les trois marches. Sa main trembla bien un peu quand il décrocha l'osselet-marteau de l'oreille de la bête, mais il ne faillit point... L'heure était grave et près de 00h10. Il remplaça alors doucement l'os minuscule et millénaire par celui, modifié, qu'il avait apporté. Et aussi doucement qu'il le put, s'esquiva sans se retourner vers la porte d'entrée, se frottant les mains et ricanant de son méfait.
Après le musée national de Tokyo, le muse de la préhistoire de New York et l'institut archéologique de Londres, le Muséum d'histoire naturelle de Paris se voyait également doté d'un Iguanodon à l'oreille percée...
Copyright Marion Deye.