Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, octobre 1999.
Sujet : "La queue à la cabine"
Assis aussi commodément que le permettait sa chaise haute de surveillant de baignade, John observait sans relâche les flots bleus et la plage de sable lisse qui filait de ses pieds au petit port voisin. Les serviettes de plage tapissaient les dunes, recouvertes pour les unes de corps enduits et pour les autres de formes plus ou moins déterminées aux couleurs assorties. Derrière lui, les petites cabines rayées aux toits bleus accueillaient à intervalles réguliers les baigneurs et autres vacanciers en quête d'un coin tranquille pour troquer selon le moment et la destination leurs habits de ville pour un maillot ou leur maillot pour une tenue adaptée aux riants bistrots du bord de mer.
Des enfants attaquaient de front les vaguelettes écumeuses. Une bande de loupiots organisait à côté une farouche bataille navale. Juchés sur leur matelas pneumatique ils renversaient sans merci toutes les bouées-canard croisées sur leur chemin poussant.
Que cet été était donc agréable. Il avait tant rêvé d'un tel emploi, posté sur sa chaise haute comme un timonier en haut de son mat. Une vraie revanche pour lui qui crut devoir passer son été à chercher un boulot pour juillet. Sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, il prit soudain conscience que son regard était irrésistiblement attiré par la troisième cabine de bain de la dune sur sa droite. Après avoir frotté ses lunettes et secoué sa tête pour en éclaircir le contenu, il lui semblait que deux personnes y étaient déjà entrées et qu'une troisième venait de le faire, sans qu'aucune n'en soit pourtant ressortie.
L'exiguïté des cabines pouvait à la rigueur tolérer trois personnes, mais le bon sens et le plus élémentaire goût du confort rendait délicate toute autre hypothèse. Quand il vit s'approcher à pas rapides une grosse dame en chapeau fleuri vers la cabine numéro 35, John se raidit sur sa chaise et observa la scène le sourcil froncé. Malgré la trajectoire rectiligne et décidée de la femme chapeautée, il se rassurait en songeant qu'elle allait obliquer de façon imminente en direction de la numéro 34 ou de la numéro 36. Mais la dame entra dans la cabine numéro 35
Considérant avec logique qu'il avait dû se tromper, il réévalua à la baisse le nombre d'occupants potentiels de l'abri de plage et opta pour le chiffre raisonnable de trois individus encastrés dans ce mètre cinquante au carré. Un homme à bob rouge s'approcha peu après. John consulta sa montre : 17 h 26. Avait-il trop pris le soleil aujourd'hui ? Avait-il commis trop d'excès au bar de l'hôtel la veille au soir ? Il soupira, indécis, et regarda la mer : les enfants jouaient calmement maintenant sur le bord.
Ses yeux obliquèrent à nouveau vers le lieu du délit. Le vacancier posa sa main sur la poignée de la porte marquée du nombre fatidique, l'ouvrit d'un geste brusque et sans marquer le moindre temps d'arrêt pénétra à l'intérieur. John respira une bonne bouffée d'iode : qu'il lui semblait faire chaud à cet instant. Malgré ses efforts désespérés pour rationaliser la situation, il évaluait désormais au mieux à 4 au moins le nombre d'estivants coincées dans la cabine. Vacillant sur son estrade, John vit alors arriver un jeune homme avec son chien. Il ferma un il pour ne pas voir une scène qu'il supposa inconcevable mais garda l'autre ouvert pour constater l'impossible. Il fit bien : l'homme et la bête s'engouffrèrent dans l'abri
Arrivèrent ensuite dans l'ordre, une mère et son enfant, un couple bronzé et un grand-père avec son parasol. Il était 17 h 31 et John se sentit mal.
Lorsqu'il se réveilla, il était allongé par terre, sur un carrelage dur et froid. Un panneau « merci de faire la queue, avant d'assommer la guichetière », se balançait dans le coin droit de son champs de vision. Dans le même temps, il commençait à distinguer un logo ANPE qui dansait symétriquement dans le coin gauche de son regard. Une grosse femme en chapeau fleuri lui parlait. « Ca va mieux ? » demanda-t-elle. « Vous nous avez fait peur », murmura gentiment un grand père appuyé sur son parapluie. « Vous êtes tombé par terre comme ça », répliqua en cur un jeune couple bronzé, joignant le geste à la parole. Un mère, accompagnée de son enfant lui sourit. « Voilà au moins 5 minutes que nous essayons de vous ranimer », lui assura, plein de sollicitude, un jeune homme, alors que son chien semblait hocher la tête.
Adossé contre le mur de l'agence pour l'emploi, la nuque appuyée sur le poster criard d'une plage tropicale aux couleurs passées qui recouvrait le mur, John soupira. Serré au creux de sa main, un petit papier rose chiffonné était trempé de sueur. Il l'ouvrit : en lettres noires se détachait le numéro 35. A quelques mètres de là, derrière le guichet rayé de bleu, la voix de l'hôtesse d'accueil s'éleva : « pas de 35 ? Numéro 36, guichet 2 SVP ! ». Le calendrier marquait le premier juillet et toute la queue était à refaire.
Copyright Marion Deye.