Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, octobre 1997.

Sujet : "Ironie du Store"

 

Armée de mon "bref vitres", de mon chiffon déjà noir, de mon tournevis et de ma bobine de ficelle, je me sentais d'attaque pour faire de ce tas de lattes de bois crasseux un store vénitien digne de ce nom, souple, brillant, huilé, prêt à être remonté dix fois par jour. Après avoir posé mon attirail sur le sol, poussé le volume de la chaîne et remonté mon bleu de travail jusqu'au coudes, j'allais entamer la remise en état de ce foutu volet dont il manquait la tringle et la lanière coulissante.

Un coup d'oeil de mon cinquième étage vers la cour m'indiqua que la prudence s'imposait, un geste imprécis risquant de faire de moi l'Achille Zavatta des balcons.

A peine dépoussiérée la première latte, rattachée à la tringle par une habile giclée de super-glue, que je vis s'agiter dans l'immeuble d'en face, le store d'un habitant du quatrième étage. Oh, rien de spectaculaire, juste un frémissement des lattes entre lesquelles surgit soudain le bout d'une canne à pêche. Là, sous mes yeux, au milieu de la cour, un fil de Nylon se déroulait en silence. Je lâchais le "bref-vitres" et le chiffon d'émotion. L'hameçon lancé à toute vitesse filait en direction du 2ème étage... Le bruit du moulinet s'arrêta brusquement, suivi du crochet de fer en pleine course. Le bouchon de liège hésita un instant au milieu du vide, indécis et tremblotant, quand l'hameçon vola jusqu'à la jardinière de fleurs de la petite vieille du deuxième, s'agrippa au géranium et arracha la plante dans un feu d'artifice de boulettes de terre.

Plante et racines en suspension dans l'air furent remontées avec précaution et déposées dans un bac en terre cuite vide, accroché à la fenêtre de ce lanceur de canne à pêche. Si ma position instable, à cheval sur mon escabeau, mon tournevis entre les dents ne me permettaient pas de bouger, je reconnus dans cet habile mouvement de canne, le lancé d'un adepte hors pair de la pêche à la mouche. Un spécialiste à n'en pas douter : le coup de poignet ne trompait pas. J'en avais à peine fini de ces considérations techniques que la fenêtre du deuxième s'ouvrit avec fracas. Un chignon gris parut dans l'embrasure.

J'allais crier, hurler à l'attentat floral, dénoncer cet odieux larcin, ce kidnapping végétal, auquel je venais d'assister en pleine journée, impuissante. Je n'en eus pas le temps. La vieille leva les yeux et me transperça d'un regard foudroyant, aiguisé par quatre-vingts années d'existence à la surface de la terre. Je ne faisais pas le poids, c'était sûr.

- "C'est pas moi Madame", criai-je, un brin confuse, en réalisant que j'avais les fesses à demi plantées sur ma jardinière débordant de géraniums, ma corde de store à la main. "C'est une canne à pêche qui vous..."

500 grammes de terreau "spécial plantes d'extérieur" balancés par la grand-mère m'empêchèrent de finir ma phrase.

-"Si je te reprends à me voler mes fleurs", j'appelle les flics, hurla la vieille, les mains encore pleines d'humus. "Et je t'envoie l'inspecteur Raymond du quatrième. Si cet empaffé se décide un jour à rentrer de la pêche, acheva-t-elle en refermant l'espagnolette.

Copyright Marion Deye.

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