Concours "3 heures pour écrire", organisé par l'association J. Presse, le 17 octobre 1998.

Troisième prix.

Sujet : "Trois kilos plus tard."

 

Sans à peine faire bouger son képi, le soldat de garde essuya son front d'un revers de manche sans galon. C'était déjà la troisième cartouche qu'il retrouvait vide, douille béante près de la barrière d'entrée du palais présidentiel. Lisse, brillante, démontée et vide. Ernesto lui avait également parlé de la disparition du chargeur du pistolet du colonel la semaine dernière. Avec le renouveau de la guérilla, il convenait d'être méfiant. D'autant que le projet de négociation entre les rebelles et le gouvernement était loin de convaincre les deux parties. Dix ans de guerre larvée et de traîtrises réciproques avaient eu raison des quelques mois de trêve. "Koffi Annan peut bien se démener", songea Miguel, "ce n'était pas demain que le président Alvarro tiendrait se promesses de démilitarisation de la province".

Un coup d'œil à l'horizon le fit soupirer. En contrebas, la cité se craquelait en silence dans l'air brûlant. Les ruelles assoupies qui filaient en spirale autour de la place centrale lui rappelaient ses cinq premières années. Marché, école, mère, père et fratrie agitée. Un léger cliquetis résonna au bas de la colline ; le ferrailleur sans doute. Il baissa les yeux sans y croire et se dit qu'il avait raison : une patrouille de soldats en armes déboucha dans la lumière dans un frôlement de métal. L'école était bien loin et l'armée bien présente.

A cinq heures, la sirène retentit. Emilio abandonna son poste à la relève et s'engagea vers la salle de garde.
-"Salut 'Milio, ça transpire dehors ?", s'enquit Miguel riant de ses pommettes brillantes. " M'est avis qu'on va encore en chier des ronds de chapeaux ce soir. Le colonel est furax. Paraît qu'on a encore volé des munitions au local ".

Emilio soupira. La nuit serait sûrement courte et les mission de surveillance sûrement plus nombreuses cette semaine.
- "Qu'est ce que tu veux que j'y fasse. J'ai encore retrouvé une douille tout à l'heure près de la barrière. Je ne sais pas qui peut être derrière ce coup ? "
- "Et qui veux tu que ce soit, à part le Front de Libération du Sud (FLS) ?" demanda Miguel sans attendre de réponse. En balançant son pouce devant son cou, il ajouta à mi-voix : " Si on ne fait pas gaffe, ils finiront même par venir nous trancher la gorge dans nos dortoirs ".
- "Note, murmura Emilio pensif, que j'ai du mal à comprendre pourquoi le FLS prendrait le risque de s'introduire dans le palais pour voler à peine quelques cartouches ? "

Mardi. Aucun élément n'avait encore permis d'identifier les vols à répétition qui avaient jalonné la semaine passée. A l'Etat-Major, on finissait par penser qu'un kleptomane à la petite semaine sévissait dans les rangs des soldats. " Tachez de lui mettre la main dessus avant vendredi, grinça le colonel, je n'aimerai pas que l'affaire s'ébruite dans les couloirs feutrés du cabinet du ministre ". Mais on avait beau chercher où, quand et comment, le coupable pouvait agir, on ne trouvait rien. Jeudi, trente douilles vides avaient été retrouvées dans les haricots pimentés. Vendredi, un obus découpé en son milieu et vidé de sa poudre avait été abandonné sur la table principale du mess des officiers.

Affecté à la garde de nuit, Emilio serrait son fusil contre lui. La tension à la caserne commençait à lui peser. Après dix jours consécutif de fouilles nocturnes et impromptues dans les chambrées, le nombre des soldats de permanence pour la sécurité du palais présidentiel avait été doublé. Puisque l'on ne trouvait pas le coupable à l'intérieur, c'est qu'il devait venir de l'extérieur.


Le président tourna le dos à son conseil et interrogea Almanzo Perreira :
- "Monsieur le ministre de l'Intérieur, c'est à vous que revient je crois la surveillance des rumeurs d'attentat... On dit partout que le FLS s'apprête à un nouveau coup d'éclat. On murmure que leurs membres s'introduisent dans mon palais plus facilement que je n'en sors... ".
Almanzo Peirrera regarda son stylo, tripota le bouchon, bougea sur sa chaise et ne laissa échapper pour toute réponse qu'un grognement ennuyé. " La provocation a assez duré, reprit durement le chef de l'Etat, j'exige qu'on en finisse avec le FLS "


Samedi. Trois heures du matin. Sirène de relève.
- "Bonne nuit, 'Milio. N'oublie pas ton sac ", me crie Miguel en prenant ma place à la porte d'entrée du palais. " Bonne garde, Migu' ", lui dis-je en prenant ma besace sous le bras. La salle de garde est vide, comme prévue. Je sors de mes affaires un beau coussin de velours rouge, devenu un peu plus lourd ces derniers jours. Je rajuste mon képi et je sors. Il fait doux ce soir. La silhouette noire et brillante du véhicule présidentiel ressemble à un gros chat endormi, posé au milieu de la cour. Je m'approche, j'ouvre la porte du véhicule et je dépose le coussin, parmi ses homologues sur la banquette arrière. D'un geste ferme et plein admiration, je le tapote d'un revers de main et je vais me coucher, attendri.

Lundi, huit heure et demie. La radio grésillante annonce que le FLS a rallié à sa cause l'ensemble de la province sud. Koffi Annan, dans une déclaration solennelle à l'Onu, a appelé notre gouvernement à la tenue d'élections anticipées. "La supériorité numérique et géographique du FLS doit inciter le président Alvarro à une clémence raisonnable", a-t-il encore ajouté.


A neuf heures, la déclaration du secrétaire général de l'Onu était au cœur des conversations et Alvarro en riait encore en montant dans sa voiture avec le ministre de l'Intérieur. Les portes du palais s'étaient ouvertes, laissant filer le véhicule, devant un Miguel, main sur la tempe dans un parfait garde à vous. La chaleur se répandait doucement sur le pays et la ville, en contrebas, commençait à palpiter. De mes vœux, j'appelais le FLS, qui dans quelques minutes pourrait prétendre à gouverner.

A peine engagée sur la route en lacet, la voiture présidentielle explosa comme une baudruche, laissant voleter dans un nuage de trois kilos de poudre, quelques lambeaux d'un coussin de velours rouge et un peu du pantalon du président Alvarro.

 

Copyright Marion Deye.

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